L’empreinte, d’Alexandria Marzano-Lesnevich

« Vous vous sentez capable de défendre un pédophile ? ». « Mon grand-père est mort depuis huit ans mais soudain je le vois et mon corps se contracte (…). Ce job sera mon épreuve. Si je suis vraiment contre la peine de mort, je dois m’y opposer aussi pour des hommes tels que lui. Je réponds : Oui, je me sens capable de défendre un pédophile ».

C’est en se plongeant, lors d’un stage au sein d’un cabinet d’avocats, dans le dossier de Ricky Langley, pédophile et auteur du meurtre d’un jeune garçon, que Alexandria Marzano-Lesnevich, étudiante en droit viscéralement opposée à la peine de mort, va voir ses certitudes bousculées. Tout cela la conduira à se livrer à un méticuleux travail de réflexion dans lequel son passé entrera en résonance avec l’histoire de Ricky Langley.

On peut lire l’Empreinte à travers un prisme politico-juridique, comme le témoignage d’une société américaine tiraillée par son lien névrosé à la peine de mort. D’un côté les raisons politiques, délibérément obscures et non abordées dans l’ouvrage, et de l’autre les oppositions farouches, ancrées sur des ressentis on ne peut plus universels. 

« Il a reçu la peine de mort », dit mon frère. Le temps que je comprenne ses mots, je suis contre la peine de mort. La mort, c’est ce dont j’ai peur. La mort, c’est ce qui a emporté ma sœur ; la mort, c’est ce que les adultes redoutent pour mon frère ; la mort, c’est ce dont je fais des cauchemars. À travers les livres de ma mère et les histoires de mon père, j’ai commencé à envisager la Constitution comme un document d’espoir. La loi que j’aime tant peut donc imposer la mort ? Peu importent les raisons évoquées dans les livres de droit. C’est là que ça commence : avec horreur. À partir de cet instant, je serai toujours contre la peine de mort.

On peut également lire l’Empreinte à travers un prisme psychanalytique, comme un plaidoyer contre les secrets, et notamment les secrets de famille. Contre ce déni qui étouffe la résilience intergénérationnelle. Ces secrets, ce sont ceux de la famille de l’auteur : cet enfant mort dont on nie l’existence, ces abus sexuels que l’on tait. Mais ce sont aussi ceux de la famille de Ricky Langley : ces enfants morts que l’on tait, ces abus sexuels dont on nie l’existence. Faire comme si. A contrario, l’auteur s’évertue à démêler le passé et ses secrets : « Je veux comprendre, j’en ai besoin ». 

Mais l’on peut aussi, et peut-être surtout, lire l’Empreinte à travers un prisme humaniste, comme un écho aux réflexions de Martha Nussbaum pour laquelle, lorsque l’on juge, l’imagination peut nous guider, dans les limites du raisonnement technique et de la connaissance du droit, ce qui entraîne une démarche « co-ductive » et non simplement déductive de l’acte de juger.

L’humanisme, chez Alexandria Marzano-Lesnevich, c’est d’abord de ne pas se limiter aux étiquettes réductrices et clivantes qui pourraient laisser croire d’un auteur d’un acte criminel, ici un tueur, un pédophile, qu’il n’est autre chose que cela. La force de ce livre réside dans la recherche méticuleuse – qui tient quasiment de la fouille archéologique – de ce qui façonne chaque individu, qu’il soit victime ou qu’il soit auteur.

Quiconque a déjà assisté à un procès d’assises sait que l’on ne juge pas seulement le crime. On juge aussi, et peut-être surtout, une histoire, dont la substance prend forme au fil des interventions des témoins, des experts… Une histoire qui, en s’articulant avec les faits criminels, va tisser la grille de lecture nécessaire pour aboutir au point d’équilibre que doit toujours avoir en tête celui qui juge, celui qui condamne. Ce point d’équilibre qui est rappelé, en France, depuis 2014 par l’article 130-1 du code pénal : « Afin d’assurer la protection de la société, de prévenir la commission de nouvelles infractions et de restaurer l’équilibre social, dans le respect des intérêts de la victime, la peine a pour fonctions : 1° de sanctionner l’auteur de l’infraction ; 2° de favoriser son amendement, son insertion ou sa réinsertion ». Ici, Alexandria Marzano-Lesnevich nous conduit à nous poser la question suivante, avec le jury :

« Ricky est-il un individu foncièrement mauvais, un monstre qui a brutalement assassiné un enfant innocent ? Ou bien Ricky s’est-il battu toute sa vie contre ses démons, contre sa nature profonde, une bataille qui l’a rendu psychotique et a abouti à la mort tragique de l’enfant ? »

L’humanisme ici, c’est aussi de se confronter à cette question qui plane entre les pages : peut-on faire tiers, judiciairement, lorsque ce qui est en jeu nous touche personnellement ?

« Comment pouvais-je défendre efficacement mes convictions si, dès qu’un crime me touchait personnellement, je changeais d’avis ? Chaque crime touchait personnellement quelqu’un ».

« Les gens s’imaginent que la robe vous protège. Elle ne vous protège pas. Pas des récits qu’il vous faut entendre ».

La tiercéité judiciaire (Robert Cario parle de « tiers-justice »), a pour fonction de ramener l’auteur et la victime à la société, dont ils ont tous les deux été éloignés du fait de l’acte qui a été commis. Pour ce faire, pour faire tiers, l’acteur judiciaire, impartial – n’est-ce pas le sens même de la tiercéité ? – se doit de s’écarter de ses pré-jugements, de ses automatismes de pensée, et, souvent, de ses propres traumatismes. Mais pour s’en écarter, il doit déjà les connaître, les affronter, être capable d’analyser ce qui, précisément, vient les faire entrer en résonance. On ne demande pas aux magistrats, au titre du devoir d’impartialité, de ne pas avoir vécu, de ne pas avoir été éprouvés. On demande aux magistrats de se connaître, suffisamment, pour mettre de côté ce qui résonne, ce qui peut-être même, dissone, afin de se montrer prudent dans leur approche des faits et des personnes qu’ils ont à juger. 

En refermant cet ouvrage, on en vient presque à regretter que l’auteur ait renoncé à embrasser une carrière judiciaire, car tout en se confrontant aux méandres de son passé, elle parvient précisément à se dépouiller de l’immédiateté et de la force de ses stigmates, de ce qui l’a éprouvée, pour se décentrer vers une analyse délibérément objective des faits, vers une analyse qui fait tiers, une analyse qui semble capable de rendre justice.

Von B.