Hors la loi à la Comédie Française

Hors la loi à la Comédie française

Pauline Bureau met en scène à la Comédie Française une pièce dont elle est également l’auteur, qui a pour sujet et objet l’avortement de Marie-Claire Chevalier puis le procès de Bobigny de 1972.

La pièce se décompose en deux parties. La première, qui se tient dans l’appartement familial, est celle de l’intime. On y voit Marie-Claire mener une existence d’adolescente, brutalement déchirée par la survenance du viol commis par un jeune-homme fringuant de son entourage, Daniel. Si Marie-Claire bénéficie du soutien de sa mère qui respecte son choix, les obstacles qu’elles affronteront ensemble, au coeur des années 1970, n’en seront pas moins extrêmement éprouvants.

L’habile jeu de perspectives qui laisse voir plusieurs scènes à la fois permet à la mise en scène de tout montrer, y compris le viol ou encore l’avortement, sans rien éluder et sans, non plus, chercher à tout prix à choquer le spectateur. L’intérêt de la pièce réside surtout dans ses dialogues.

Enceinte à seize ans d’un enfant qu’elle n’a pas voulu, Marie-Claire ne souhaite pas le garder. Il faudra alors la ténacité de sa mère Michèle, une employée de la RATP qui élève seule ses filles, pour trouver dans un premier temps une faiseuse d’ange. Celle-ci, Micheline Bambuck, y est montrée comme une femme vénale, sans grande compassion pour la jeune adolescente qui souffre terriblement dans les jours postérieurs à l’intervention.

Survient ensuite l’une des scènes les plus révoltantes de la pièce. On y retrouve Daniel, interrogé par des policiers pour des faits de vol, qui obtient que cette procédure soit abandonnée en échange d’informations sur l’avortement pratiqué par Marie-Claire. Par ce renversement de situation, le violeur devient aussi le dénonciateur, sans que son propre rôle ne soit questionné par les autorités : ce seront Marie-Claire et sa mère qui seront placées en garde à vue, alors qu’il sera relâché. L’article 317 du code pénal sanctionnait l’avortement en ces termes : « Quiconque, par aliments, breuvages, médicaments, manœuvres, violences ou par tout autre moyen aura procuré ou tenté de procurer l’avortement d’une femme enceinte ou supposée enceinte, qu’elle y ait consenti ou non, sera puni d’un emprisonnement d’un an à cinq ans, et d’une amende de 1.800 F à 100.000 F. » Il demeurera en vigueur jusqu’au nouveau code pénal de 1992, bien que la loi Veil l’ait privé d’effet.

La deuxième partie est celle du débat, du choc des arguments dans le cadre du procès. Les protagonistes y sont moins les femmes poursuivies (Marie-Claire du chef d’avortement, sa mère et l’une de ses amies pour complicité, et la faiseuse d’ange pour avoir pratiqué l’avortement) que leur avocate, Gisèle Halimi. Michèle Chevalier choisit cette avocate militante de la cause des femmes après avoir lu son livre « Djamila Boupacha« , où Gisèle Halimi retrace l’histoire d’une femme qui a subi des faits de torture de de viol pendant la guerre d’Algérie. L’avocate résume les perspectives de défense en une formule : « on s’excuse ou on accuse ». Cela sera la deuxième option, par un riche questionnement de la pertinence du délit d’avortement.

Entrent en scène des personnalités publiques, comme Simone de Beauvoir ou d’autres membres du groupe Choisir. Le recours à la vidéo fait entrer sur scène des images de manifestations féministes ou encore le nom des signataires du Manifeste des 343 salopes, par lesquelles des personnalités publiques ont déclaré avoir avorté.

Enfin dans la scène du procès, la pièce donne à voir ou plutôt à entendre les accusées puis certaines personnalités qui y ont témoigné : le prix Nobel de biologie Jacques Monod, l’actrice Delphine Seyrig, Michel Rocard, Simone de Beauvoir, une mère célibataire hébergée dans un foyer. On y trouve un condensé des débats sur la survenance de la mort et de la vie, une dénonciation de la position sociale des femmes et a fortiori de celles qui ont le moins de ressources, un questionnement de l’éducation à la sexualité, une critique du rôle dévolu à la maternité dans une société. La science a aujourd’hui progressé mais certains de ces arguments demeurent toutefois actuels, au vu de l’évolution régressive du droit de l’avortement dans certains pays que les Etats-Unis, la Pologne, la Russie, etc.

Finalement, Marie-Claire est relaxée, le tribunal considérant qu’elle a souffert de contraintes d’ordre moral, social, familial, auxquelles elle n’avait pu résister. Michèle Chevalier est condamnée à 500 francs d’amende avec sursis, décision dont elle fera appel sans que l’audience ne soit jamais fixée. Sa collègue est relaxée, et Micheline Bambuck est condamnée à un an de prison avec sursis pour avoir pratiqué l’avortement. On regrette que la justice ne soit pas présentée sous son meilleur jour, dépeinte bien davantage comme une force de répression que soucieuse de rétablir un équilibre. La position du ministère public ou les capacités de compréhension du président sont parfois moquées, alors qu’une position au plus près des faits aurait certainement apporté plus de justesse. A ce titre, si la pièce donne à voir un procès unique, en réalité Marie-Claire a comparu devant le tribunal pour enfants, alors que les majeures ont été jugées dans un second temps par le tribunal correctionnel de Bobigny. Enfin, une deuxième amie de la mère de Marie-Claire qui a aussi été poursuivie pour complicité n’est pas mentionnée dans la pièce.

La pièce s’achève avec un aveu de culpabilité non pas judiciaire mais personnel de Marie-Claire, devenue âgée, qui regrette d’avoir déçu sa mère et de lui avoir fait subir de telles épreuves, lesquelles ont perduré après le procès puisque Marie-Claire a dû changer de nom, d’école… ce retour de la parole de Marie-Claire, alors que la deuxième partie lui réservait peu de place est bienvenue, et nous rappelle combien la cause qu’elle a portée malgré elle a contribué à une évolution du regard porté sur l’avortement.

La pièce est jouée au théâtre du vieux Colombier jusqu’au 7 juillet 2019. Elle est interprétée par sept comédiens : Claire de la Rue du Cän est Marie-Claire, Françoise Gillard est Gisèle Halimi et Martine Chevallier, Coraly Zahonero, Alexandre Pavloff, Laurent Natrella et Danièle Lebrun assurent les autres rôles, vous retrouvez la liste de l’ensemble des acteurs et les informations pratiques ici

Paros