De beaux lendemains de Russel Banks

« Ce n’était pas juste, voilà tout – d’être en vie, de l’avoir, ainsi qu’on me l’assurait, échappé belle, et puis d’aller embaucher un avocat ; ce n’était pas juste. Et même si vous étiez le père et la mère d’un des enfants morts, comme les Otto ou les Walker, à quoi ça pouvait servir de prendre un avocat ? Un procès, parce que votre enfant est mort dans un accident, et puis obtenir plein d’argent de l’Etat – c’était compréhensible, et pourtant, tout de même, ce n’était pas juste non plus. Mais pour les père et mère d’un des gosses qui avaient survécu à l’accident, même une fille comme moi, qui resterait infirme toute sa vie, faire un procès – je ne comprenais pas tout, et j’étais tout à fait certaine que ce n’était pas juste. Pas si j’avais, comme on l’affirmait, vraiment de la chance. » (p. 172, Editions Acte Sud, 1994).

Plus de 20 ans que Dolorès Driscoll est conductrice du car scolaire à Sam Dent, petite bourgade de l’Etat de New York.Son bus, elle le connait mieux que personne, c’est d’ailleurs elle qui s’occupe de l’entretien.

Par un matin glacial, alors qu’elle récupère tour à tour les enfants, la neige s’est mise à tomber. Mais rien de quoi effrayer Dolorès, des décennies qu’elle sillonne les routes. Jusqu’à ce qu’elle croit apercevoir un chien traverser la route et l’inévitable se produit. Une sortie de route et le bus plonge dans une eau glacée. 34 enfants étaient à bord, 14 périssent, 8 familles touchées.

C’est à travers une narration en quatre tons que Russel Banks dépeint la vie après cet évènement.     

Celle qui débute le récit et qui le termine est Dolorès Driscoll elle-même, la conductrice que tout le monde apprécie et qui doit subvenir aux besoins de la famille depuis que Abbott, son mari, est devenu invalide suite à une attaque.

Ensuite, il y a Billy Ansel, ex-vétéran devenu garagiste, veuf et père de deux jumeaux qui ont péri dans le bus. Il a assisté à l’accident, suivant comme chaque matin le bus pour se rendre à son garage.

Mitchell Stephens, avocat fortuné tout droit venu de New York pour trouver un responsable, rendre justice à la colère des familles est la troisième voix de ce récit et enfin, Nicole Burnell, la baby-sitter attitrée du village, prédestinée à être la future Miss New York,rescapée de l’accident mais qui doit désormais vivre dans un fauteuil roulant.

Si la justice américaine apparait simplement en filigrane dans le récit au travers de l’audition de Nicole, elle est en réalité présente en permanence. Un exemple assez frappant : la meute des avocats, avides d’argent et faisant miroiter des dommages en tout genre à des familles dévastées, accourant sur les lieux du drame pour se faire engager pour un procès en responsabilité.

Mais c’est surtout à travers le questionnement que certains personnages vont avoir que la justice se dessine : qui est le responsable de cet évènement ? Était-ce véritablement un accident ? A quelle vitesse Dolorès roulait-elle sur cette route ?

Et autour de la recherche du responsable, c’est toute la question de la possibilité même de réparation de la perte ou de l’infirmité d’un enfant. Peut-on toucher de l’argent suite à une telle perte ? Comment chiffrer la douleur, l’absence et le manque ?  Est-ce moral même de le faire ?

La recherche du responsable ne suffit pas : les conséquences même de l’accident sur la citoyenneté sont particulièrement bien amenées : comment une petite ville peut-elle endurer la perte et le deuil de ses enfants ? Quelles pourront –être les conséquences d’un procès en responsabilité sur la communauté des citoyens de Sam Dent ? 

Billy Ansel tente de convaincre les gens de laisser tomber le procès. Il sait que porter l’affaire en justice divisera la communauté. L’avocat Mitchell Stephens veut trouver le responsable ou les responsables : la ville, l’État, ceux qui pourront payer, contrairement à Dolorès, qui est loin d’être la candidate idéale pour un procès en responsabilité à l’américaine. Il restera plusieurs mois à Sam Dent pour convaincre les parents d’engager un tel procès. Les Otto, ayant perdu leur fils dans la chute du bus, sont favorables à un procès et voient l’argent pouvant être versé tout à la fois comme un châtiment et à titre préventif.

Ce sera finalement Nicole qui aura le dernier mot,et fera en sorte qu’un procès ne puisse jamais avoir lieu. 

Russel Banks laisse le lecteur établir ses propres réponses à ces questions (existe-t-il, dans tous les cas, de telles réponses ?), à travers la voix de ces personnages qui vivent très différemment les répercussions. Dolorès Driscoll devient une femme rongée par la culpabilité et mise au ban de la ville dans laquelle elle a grandi et vécu, Billy Ansel alcoolique, Mitchell Stephens se tourne vers son propre vécu et Nicole Burnell utilise l’accident et son infirmité pour surmonter son secret familial.

De beaux lendemains a fait l’objet d’une adaptation cinématographique d’Atom Egoyan, qui a obtenu le Grand prix du festival de Cannes 1997.  

Albert