Violette Nozière de Claude Chabrol

Violette Nozière

Tout a déjà écrit, ou presque, sur l’affaire Violette Nozière. Grand mythe de l’histoire judiciaire française du début du XXe siècle, aux côtés de Landru et du docteur Petiot, le crime de cette jeune parricide a divisé l’opinion publique entre une gauche qui voyait en elle un emblème de la révolte de la jeunesse, et une droite qui, à l’image de François Mauriac, la considérait comme une « sorcière de la débauche ».

En cette année 1933, Violette Nozière a dix-huit ans et étudie au lycée Fénelon de Paris. Jeune parisienne désinvolte, elle mène une vie faite d’amourettes, de cocktails enchaînés dans les troquets de Picpus et de prostitution occasionnelle. Le climat familial déjà houleux se dégrade brutalement lorsqu’elle contracte la syphilis, et tente de faire croire à ses parents que la maladie est héréditaire. De disputes en fugues, jusqu’à deux tentatives de suicide en mars et en août, Violette finit par empoisonner ses deux parents lors d’un repas le 22 août 1933. Son père Baptiste décède sur le coup, mais sa mère Germaine survit après quelques jours de coma, ne devant son salut qu’à l’amertume du breuvage préparé par sa fille, qui lui a fait jeter la moitié du verre.

Immédiatement placée en détention préventive et inculpée pour empoisonnement, elle est condamnée à mort le 12 octobre 1934 après un procès d’assises de deux jours durant lequel le commissaire Guillaume, convaincu de l’existence de « circonstances atténuantes », ne sera pas invité à témoigner. Graciée par le président Lebrun, elle voit sa peine commuée en travaux perpétuels. Le maréchal Pétain lui octroie une réduction de peine en raison de sa conduite exemplaire en prison. Cas exceptionnel – et peut-être unique – dans l’histoire de la justice française, la cour d’appel de Rouen rend un arrêt prononçant la réhabilitation de Violette Nozière le 13 mars 1963. Elle décède quelques mois plus tard, avec un casier judiciaire vierge de toute mention. « Ma mère sait que j’étais innocente, malgré ce que j’avais fait », aurait-elle déclaré.

Lorsque Claude Chabrol choisit d’adapter l’histoire de Violette Nozière en 1978 et d’en confier le rôle-titre à la débutante Isabelle Huppert, il est désormais un cinéaste confirmé et s’est déjà affronté au personnage de Landru. Il peut également s’appuyer sur l’extraordinaire état de conservation des éléments de preuve et des témoignages liés à l’affaire : pourtant bien avant l’ère de la numérisation, ont subsisté de très nombreuses pièces du dossier, aujourd’hui pour la plupart accessibles en ligne – des dépositions devant le juge d’instruction jusqu’aux photographies de l’appartement de la famille et de Violette patientant dans le palais de justice, prostrée sur un banc.

La première partie du film s’écoule au rythme du mode de vie de Violette : ses sorties, ses relations avec ses parents, ses mensonges, ses amours et ses espoirs, jusqu’au jour du crime. Le récit s’accélère brutalement avec la mise en branle de l’appareil judiciaire après son arrestation au jardin des Tuileries. C’est pour les passionnés par l’histoire de la justice française l’occasion d’une plongée dans l’appareil judiciaire de l’entre-deux-guerres, telle qu’imaginée – et sans doute en partie fantasmée – par Chabrol dans les années 1970.

L’interrogatoire de première comparution est mené par le juge d’instruction Edmond Lanoire, personnage chabrolien par excellence, avec son costume trois-pièces en tweed et ce timbre de voix caractéristique des vidéos d’archives de l’INA. N’hésitant pas à taper du poing sur la table, ou s’adressant à la future inculpée par un condescendant « fille Nozière », il n’interrompt néanmoins pas Violette lorsqu’elle se jette aux pieds de sa mère pour lui demander pardon, conscient de l’importance de ces éléments « hors procédure ».

Sur la question de l’inceste commis par son père, que Violette invoque comme motif principal de son crime, Chabrol se refuse à prendre position, là où la chronique judiciaire et l’opinion publique s’étaient entre-déchirés. Avec malice, le cinéaste se contente d’inclure une scène de nature à faire naître un doute dans l’esprit du spectateur : le père Nozière se tient debout à l’entrée de la salle de bains, alors que Violette est en train de se laver.

Comme les affaires dites « Grégory » ou « d’Outreau » quelques décennies plus tard, l’affaire Violette Nozière connaît une médiatisation immédiate – probablement inédite à cette époque d’ailleurs. Des dizaines de passants se pressent sous les fenêtres de l’appartement rue de Madagascar, lors de la reconstitution, n’hésitant pas à vociférer des insultes ou molester les avocats. Des chansonniers de rue s’approprient l’histoire et trouvent un public conquis ; témoignage de la passion populaire pour le crime, a fortiori commis par empoisonnement et au sein de la famille.

On peut s’étonner, à la vision du film comme à la lecture d’ouvrages sur l’affaire, de l’absence des services sociaux et de l’Éducation surveillée (ancien nom de la Protection judiciaire de la jeunesse, fondée en 1912), alors que Violette Nozière n’a alors qu’à peine 18 ans. Cela témoigne de la difficulté à appréhender la criminalité juvénile, et de surcroît féminine, dans une institution alors en grande partie similaire à celle de l’époque napoléonienne.

L’incarcération des femmes était d’autant plus rare, si bien que Violette a dû être détenue à la maison centrale de Haguenau en Alsace, à six cents kilomètres de Paris. Alors qu’elle découvre sa cellule et sa co-détenue, cette dernière, comme incrédule, lui demande « Qu’est-ce que tu as fait ? » avant même de demander son prénom ou de se présenter. Des religieuses à coiffe blanche occupaient alors la fonction de surveillantes pénitentiaires. Cela a longtemps été le cas au dépôt de police du palais de justice de Paris, et la mission des sœurs n’a quitté le tribunal qu’en 2013.

Le film s’achève à l’aube du procès d’assises, qui s’ouvrira le 10 octobre 1934. Une voix-off, celle de Claude Chabrol lui-même, raconte avec gourmandise le dénouement de l’affaire : cette jeune détenue dont le visage occupe tout l’écran, qui a regardé froidement ses parents expirer devant elle quelques mois plus tôt, a été successivement graciée, libérée, puis réhabilitée. Une manière de relancer avec malice le débat initié quarante ans plus tôt : Violette Nozière, coupable ou victime ?

Jeanni