Le silence des autres de Almudena Carracedo et Robert Bahar

Quels droits pour les victimes de l’Espagne franquiste ?

Ce documentaire restitue la très forte demande de justice portée par des victimes du franquisme et leur descendants. Réalisé par Almudena Carracedo et Robert Bahar et produit par Pedro Almodovar, il mêle des images d’archives, des interviews et des images documentaires tournées entre 2010 et 2018, créant une mosaïque très dense qui ne cesse d’interroger le voile jeté par la société espagnole sur les évènements qui ont secoué le pays au cours du siècle dernier. Lorsque les protagonistes répondent à la question « que diriez-vous si vous vous adressiez à un juge? », les mots de justice, amnistie, pardon, oubli reviennent avec lancinance, donnant le ton du film.

Pour présenter le contexte en un mot, la transition démocratique a été scellée en Espagne par l’adoption entre 1975 et 1977 de lois d’amnistie qui ont libéré les prisonniers politiques et exclu toute poursuite contre les leaders de la dictature. Le silence des autres c’est ainsi celui d’une société espagnole qui résiste avec force à toute remise en cause du pacte de l’oubli, alors même que certains pays ont abrogé leurs lois d’amnistie (notamment l’Argentine, l’Uruguay, le Pérou). Et cette résistance perdure, comme l’illustre l’enquête relative aux disparitions de milliers de civils ouverte par le juge d’instruction Baltasar Garzon qui n’a pas abouti, et suite à laquelle il a été poursuivi pour forfaiture (avant d’être finalement relaxé par le Tribunal suprême en 2010). En témoignent également les propos des différents premiers ministres espagnols qui invitent à se concentrer sur le présent et à bâtir l’avenir du pays sans rouvrir les plaies du passé. En écho, le film donne la parole à une plaignante qui considère que la décision de pardonner relève du fort intérieur de chacun, et qu’une société n’est ainsi pas en droit d’exiger que les victimes pardonnent.

Les protagonistes du documentaire sont donc des plaignants souhaitant voir les crimes qu’ils ont subis reconnus. Leur espoir se porte sur la possibilité d’une justice universelle compétente pour les crimes contre l’humanité imprescriptibles et les conduit à déposer plainte en Argentine en 2010. Un des intérêts majeurs du documentaire réside donc dans le fait qu’il se place du point de vue de ces membres de la société civile, saisis tant dans leurs moments de convivialité ou de partage que de déception. Certaines séquences drôles apportent ainsi de vraies respirations.

Parmi ces victimes, nous suivons deux femmes âgées qui souhaitent déterrer leurs parents de fosses communes afin de les inhumer, un ancien étudiant qui vit à quelques rues du chef de la DGS qui l’a torturé, ou encore des femmes dont les bébés ont été enlevés à la naissance.

Le documentaire est construit autour de l’avancement de la procédure. Il débute avec l’échec des procédures espagnoles, le dépôt de premières plaintes en Argentine pour génocide et crimes contre l’humanité durant la guerre civile et la dictature franquiste et la désignation de la juge d’instruction Maria Servini de Cubra. Viennent ensuite le refus de coopération opposé par les autorités espagnoles qui s’opposent à l’audition par visioconférence des plaignants, puis le lancement d’une commission rogatoire internationale, la venue en Espagne de la juge d’instruction argentine, la mise en examen des protagonistes et la demande d’extradition (refusée par l’Espagne).

En effet juridiquement cette procédure est complexe, car la caractérisation de crimes contre l’humanité, si elle permet de contourner les obstacles liés à la prescription, est ardue. Les interrogations sont nombreuses : quelles qualifications peuvent être retenues, jusqu’où étendre la recherche de responsabilité, etc.

Le portait de la juge d’instruction se dessine en filigrane, lorsque l’on la voit recevoir les plaignants, auxquels elle assure premièrement qu’elle prend conscience de l’importance de ces plaintes et deuxièmement s’engager pleinement dans cette procédure. Notre regard français s’étonne toutefois de la voir faire la bise aux plaignants et exprimer son émotion, mais perdure surtout sa détermination face à l’inertie qui lui est opposée.

Ainsi, le film restitue le parcours des plaignants entre 2010 et 2018. Si, sur cette période, tous n’obtiendront pas ce qu’ils espéraient, l’évolution est néanmoins réelle. Ainsi, la décision autorisant l’exhumation d’une fosse commune marque une étape importante, et l’émotion alors ressentie au sein du village est pudiquement mais justement montrée. Au sein de la société civile le changement est aussi palpable, à l’image de la décision prise par certaines municipalités de renommer les places et rues faisant référence au Caudillo.

Visuellement la photographie est très belle, et l’on apprécie notamment d’être plongé dans de beaux paysages baignés de lumière. La scène montrant les statues de Francisco Cedenilla Carrasco dominant une vallée emplie des voix des plaignants est elle aussi très forte. Le documentaire rappelle le film Missing de Costa Gavras, dans lequel on suit la femme et le père d’un Américain disparu dans le coup d’état de Pinochet en 1973. La quête des victimes et le silence des autorités sont sensiblement proches, de la fiction au documentaire.

En un mot, ce documentaire très bien réalisé fournit une riche réflexion sur les réponses offertes ou refusées par la justice face aux crimes du vingtième siècle, et sur les répercussions observées au sein de la société civile. Sujet riche, dense et intense !

Paros